mardi 25 octobre 2016

High-tech et patrimoine tarnais


Une expérience intéressante

En compagnie de la Plate-Forme Technologique du lycée Rascol d'Albi, nous nous sommes rendus à Montirat chez Daniel Loupias afin mener des investigations nouvelles sur la petite statue-menhir découverte lors de l'hiver 2015.

Étalonnage








Un léger problème au départ





Un matériel dernier cri





Concentration






Les algorithmes produisent après un balayage une modélisation en 3D.
Scanner cette statue telle était notre ambition, autrement dit, mettre l'oeuvre sous forme de points afin d'en donner un aperçu inédit et vivant à des fins multimédias.


Au bout de deux heures, l'opération était accomplie.

Prochaine étape le fac-similé

Aucune raison de s'arrêter en si bon chemin. Parce que la modestie de ses dimensions le permet, il faudra bientôt donner un contenu, une plastique à l'objet numérisé mais c'est une autre histoire, une histoire en cours.

dimanche 23 octobre 2016

Notre-Dame de Cahuzaguet, une église pas vraiment comme les autres

Visite de l'église de Cahuzaguet à Saint-Grégoire
L'église de Cahuzaguet présente un aspect sobre et "militaire". Sur sa plate-forme, le bâtiment domine la rivière que les crues n'ont jamais touché et ouvre une route qui mène au plateau. Le talus semble le résultat d'un aménagement à une époque indéterminée.
La hauteur de l'édifice au sud est de sept mètres.
La petite église de Cahuzaguet sur la commune de Saint-Grégoire souffre d'un manque d'archives. Une bonne partie de celles-ci auraient été brûlées selon les propos de Francis Lacrampes (1). Avec sa haute stature, elle ne manque jamais d'étonner les promeneurs.

Jadis (2), elle fut le coeur d'une paroisse dont il reste encore quelques bâtiments pour la plupart à l'abandon. De cette paroisse témoigne assez bien le cadastre dit "napoléonien".

Connaître l'origine du bâtiment relève de la gageure. Mais permettons-nous quelques hypothèses sur sa genèse et son évolution au cours des siècles. 


Localisation de l'église et du village au début du XIXe siècle. Un détail : on remarquera que la route qui passe à présent contre le cimetière était un peu plus au nord. Source: Archives Départementale du Tarn (plan cadastral)
À l'abri des crues, elle est installée sur un palier aménagé en hauteur presque contre le versant. À peine laisse-t-elle passer le chemin qui monte à Saint-Grégoire par Lacalm et Castelrouge.

Des matériaux du cru

Elle présente un aspect austère et l'absence de revêtement à l'extérieur permet quelques observations. Elle est bâtie en moellons de schiste noir et gris mais aussi en rhyolite des alentours. Il y a très peu de galets de la rivière. Les moellons sont juste équarris allongés en lit pour s'approcher d'un appareil régulier. Ils révèlent des couleurs différentes selon la lumière du moment. Les joints sont incertains et comblés, il n'y a pas longtemps, par un liant épais.Très peu d'autres roches sont utilisées comme le grès ou le tuf, même pour les chaînages d'angle. Sauf exception (comme "bouches trous"), pas de brique non plus.

La simplicité prévaut

Orientée, c'est une nef unique. Donc sans transept. Tout en modestie, l'édifice s'ouvre actuellement par un porche au nord qui, comme souvent, ne révèle pas d'aspect très ancien. Le portail d'entrée a l'honneur de douze pierres de taille en grès. C'est une voûte en arc brisé peu harmonieuse à sa base qui ne révèle pas un côté roman.


Au sol, la probable table d'autel bien que rien ne puisse le confirmer. Le porche en tuile à l'imposante charpente ne revêt pas un caractère très ancien.
Bien que ce soit difficile à envisager, la tradition orale veut que l'on ait installé au sol la dalle de la table d'autel. Taillée d'un bloc dans un matériau difficile à définir, elle est polie par les piétinements. Très abimée, sans moulure, elle est percée d'une cuvette rectangulaire ou d'un trou (3).


À l'est, le chevet en hémicycle était percé de trois fenêtres comme c'est la tradition, dont deux en arc plein cintre. Une, la plus à l'est, fort modeste est bouchée par des briques. Parce qu'elle n'a pas été retouchée, elle est de facture plus ancienne que les deux autre sur les côtés, surtout au sud, où elle a été agrandie. Deux contreforts épaulent le mur du chevet sans décor.


Vue du chevet en hémicycle typiquement roman avec visiblement des campagnes de réhaussement. Trois fenêtres comme il fréquent.

Une étroite fenêtre obturée avec des briques éclairait le chevet. On remarque le linteau monolithique qui existe au-dessus et qui a été entaillé dans l’axe de la fenêtre pour donner (un peu) plus de lumière. "
Au sud, donnant sur le Tarn, le mur gouttereau, tenu par un solide contrefort, est percé de  deux fenêtres très hautes, plein cintre. Chacune d'elles est surmontée d'un linteau monolithe. Elles éclairent actuellement le haut de l'édifice au niveau de la tribune. De l'intérieur, les embrasures montrent qu'elles sont de conception romane.

Les deux étroites fenêtres méridionale, sur le haut,  pour éclairer le bâtiment. Elles n'ont jamais été des meurtrières, comme on peut le lire ici ou là. Une génoise couronne le bâtiment. Depuis quand ?
Une porte à arc plein cintre ouvrait plein sud le mur gouttereau. Elle est aujourd'hui obturée.
Le pignon, à l'ouest, comporte une petite porte très semblable à la première. 

 
Petite porte obturée du mur gouttereau sud. Elle pose question quant au cheminement aux époques anciennes

Domine de quelques mètres un clocher doté d'une fenêtre étroite à l'ouest et d'une fenêtre plus large au nord vers la montagne. La visite de l'intérieur de ce clocher montre une étape de construction à part.

Le toit est actuellement couvert de lauzes d'époques différentes. Elles sont plus récentes au-dessus de la nef, plus anciennes sur le chevet.

Visite intérieure

Un enduit blanc à la chaux recouvre les murs. Aussi, est-il difficile d'observer le cas échéant des étapes de construction. 

L'intérieur se résume à une nef charpentée et une voûte en cul-de-four qui couvre l'abside au chevet. Dimension de la nef : 7, 40 m de long pour 4, 50 m de large. Enfin, une tribune en bois couvre la partie ouest.

L'aspect remarquable car typique du roman méridional primitif tient en ces voûtes outrepassées. Pour dire plus simplement, l'arc qui ouvre l'abside est en forme de fer à cheval (4)Cet aspect tient à une maîtrise imparfaite de la technique de construction des voûtes. 

À noter que c'est aussi vrai pour le plan même du chevet. Tout porte à le croire mais sans relevé planimétrique, il est difficile de le démontrer.

Il n'est pas impossible d'envisager que cette église ait été construite en deux temps, comme on peut le constater sur la photo ci-dessous. D'abord, le chevet, vers la fin du Xe siècle,  où l'arc repose sur des tailloirs différents de ceux qui supportent l'arc faisant la jonction avec la nef, construite dans un second temps dans le courant ou à la fin du XIe siècle. Il ne faut pas perdre du vue que les moyens n'étaient pas ceux d'aujourd'hui et, à l'origine, que nous soyons en présence d'un oratoire, bien souvent privé, qui deviendra église paroissiale sous la pression du pouvoir diocésain. À cette hypothèse de deux étapes de construction s'ajoutent les dimensions des fenêtres: extrêmement étroites au chevet, beaucoup plus larges dans la nef, donc plus récentes. De plus, la titulaire mariale est aussi un gage d'ancienneté.

Schéma d'une voûte outrepassée




Vue de la tribune, la voûte à arc plein cintre resserrée vers la bas est dite "outrepassée"à la jonction de la nef et du chevet.

La visite risquée (5) de la tribune et de la charpente qui protège la cloche n'apporte pas d'élément particulier d'interprétation. Il ne semble pas que la nef de l'église ait subi un exhaussement à une époque comme maintes églises de la région (6).

La nef semble avoir été construite sur 7 m de hauteur lors du projet initial. Seul le clocher fut ajouté après.

Vue de la tribune. Il est dangereux de prendre les escaliers pour accéder à la toiture. Les charpentes sont à restaurer.
L'intérieur est aménagé sans aucun souci de mise en valeur patrimonial, c'est bien le moins que l'on puisse écrire (carreaux en ciment bas de gamme au sol, table d'autel en mélaminé).

L'église de Cahuzaguet a été habillée maintes et maintes fois et les décors n'ont pas grand chose à voir avec le roman. Elle est dépourvue de sculptures post XIXe siècle à deux exceptions prés: un bénitier hexagonal inscrit qui remonterait au XVe siècle et une Vierge sculptée du XVIIe siècle dite "Statue de Notre Dame des Anges".










 
Le bénitier en grès encastré dans le mur présente deux visages tournées vers l'extérieur. Celui d'une femme avec coiffe passablement effacé  et d'un homme à bonnet. A noter que les photos de Bernard sont remarquables.


Un tableau installé au sud réserve une bien belle surprise. Il s'agit  d'une toile du milieu du XVIIe siècle montrant un calvaire réunissant le Christ, la Vierge et saint Jean. L'œuvre est signé Louis Bourdelet. Elle était destinée aux consuls d'Albi. En bas de l'œuvre, on voit peinte la partie ouest de la ville avec la cathédrale au XVIIe siècle.


À gauche, le cartouche des armoiries d'Albi; à droite, quelques éléments caractéristiques de la ville. Certains ont disparu comme l'enceinte ou l'église Sainte Martiane.


On remarquera à l'occasion que le rempart version XVIIe est sans machicoulis, ni meurtrières. Pas de créneaux, ni de merlons.
Un cartouche présente les armoiries de la ville avec la crosse de l'archevêque.

En guise de conclusion

Le titulaire, le chevet en hémicycle, le plan à nef unique, un voûtement réservé au choeur, des fenêtres à embrasement simple, des linteaux monolythes à l'extérieur, l'arc outrepassé  du chevet font de cette église rurale peut être du tout début XIe (voir même avant pour une partie) un témoin unique d'un mélange d'influence entre le Rouergue roman et les formes méditerranéennes.

Puisse nos observations servir un jour de bases à des investigations plus poussées. Cette église le mérite. Un plan reste à dresser notamment pour les arcs et des travaux de réaménagement à mener. Une extrême attention doit être portée sur le cimetière qui peut révéler des sarcophages.

Remerciements à Francis Lacrampes pour sa disponibilité et sa confiance lors de nos visites.

Notes

(1) - Plus de registre paroissial. Reste à éplucher d'autres documents plus généraux sur Saint-Grégoire où des mentions peuvent apparaître. Il y "aurait" des archives à Montpellier. Une mention est faite du lieu au XVe siècle. Pour l'anecdote, une légende veut que du vin de Saint-Grégoire fut offert au Camp du Drap d'or quand François premier rencontra Henry VIII, roi d'Angleterre en 1520. C'était vers Calais.

(2) - Jusqu'à la Révolution au moins. 

(3 - Cette dalle peut tout aussi bien - de part sa taille -  être une pierre tombale.

(4) - Marc nous précise que dans cette lignée bien qu'un peu différent, il exista très tôt un art mozarabe caractéristique par la forme de ses voûtes.
Voici deux jalon de l’art mozarabe en France. Le plus au nord, celui de Saint-Julien de Brioude en Haute-Loire, que j’ai visité il y a une quarantaine d’années et toujours pareil, daté des XI-XIIe siècles.
Puis la chapelle de Saint-Michel de Sournia, en 66, du Xe siècle. Elle est en pleine nature et partiellement ruinée. Elle a été bien restaurée à ce que je vois sur les photos depuis ma visite il y a bien 40 ans aussi.


(5) - Le bois est vermoulu.

(6) -  Il n'est pas impossible qu'elle fut intégrée à un fort villageois dont Cédrice Trouche-Marty a dressé un inventaire mais son aspect fortifié semble bien antérieur encore. Peut être dés sa conception.

Bibliographie sommaire

Marcel Durliat, Haut Languedoc roman, Zodiaque, 1978
Victor Allègre, L'art roman dans la région albigeoise, Albi, 1943
Geneviève Durand, Les églises rurales du premier âge roman dans le Rouergue méridional, Archéologie du Midi médiéval, Vol. 7, 1989
Jean-Claude Fau, Rouergue roman, Zodiaque, 1990

Le tabernacle en bois orné et le plat à quêter avec des inscriptions ont disparus. 




 
 
 


mercredi 5 octobre 2016

Saint-Michel de Lescure

Visite de Saint-Michel de Lescure-en-Albigeois
Le samedi 1er octobre 2016 



Secteur : Albi

Commune: Lescure-en-Albigeois

Météo : chaud, beau temps après des ondées passagères

Participants : Régine, Franck, Charlette, Bernadette, Marc, Bernard, Christophe, Louis, Jean-Claude, Martine, Jean-Pierre et Thérèse Beaucourt  

Sites visités : ancien prieuré Saint-Michel et église de Cahuzaguet (la visite de cette église sera traitée ultérieurement)

Voitures : Franck, Bernadette, Jean-Claude et Jean-Pierre

Peinture de Henri Gourc en 1944 tirée de l'ouvrage A. Flauraguet, Lescure-d'Albigeois, Albi, 1965

Aux origines de Saint-Michel de Lescure

L’église Saint-Michel de Lescure est certainement l’un des fleurons le mieux conservé de l’art roman dans le département du Tarn, avec la collégiale de Burlats, mais celle-ci est partiellement ruinée. Issu très probablement d’une chapelle cémétériale, pour christianiser une nécropole païenne, comme s’était fréquemment le cas à l’époque du haut Moyen Âge, ce lieu de culte tombe dans la main de l’abbaye bénédictine de Saint-Michel de Gaillac à la fin du Xe siècle. Cette église extra muros, classée au titre des Monuments Historiques en 1883, n’a jamais été une paroissiale, cette dernière étant située dans le bourg de Lescure-d’Albigeois. À partir de 1812, nous savons que l'église est uniquement réservée aux services mortuaires.


 

Sur cette photographie de 1895, on remarque(entouré en rouge) un sarcophage à découpe céphalique, donc tardif, déposé à gauche du portail.
Cela conforte l’hypothèse de l’origine de cette église comme chapelle cémétériale, à l’emplacement de la tour-clocher, pour christianiser une nécropole païenne au VIIIe ou au IXe siècle.



Une construction par à-coups

Sur le plan géopolitique, l’Albigeois vient en dot au roi Robert II le Pieux, fils d’Hugues Capet, par le biais de son union, vers 1003, avec Constance d’Arles, fille du comte de Toulouse.  Le roi a des relations plus que tendues avec son ancien précepteur, Gerbert d’Aurillac, devenu entre temps pape sous le nom de Sylvestre II, qui a failli l’excommunier à cause de son mariage avec sa petite cousine Berthe de Bourgogne. Sous la pression, il est obligé de la répudier en 1001 après qu’elle ait accouché d’un enfant mort-né. Constance de caractère peu commode, est cruelle, intrigante et avare ; c’est elle qui tient les cordons de la bourse royale. Les donations aux ordres religieux eurent directement à souffrir de cette mésentente et de cette avarice. Robert continue de voir Berthe en secret alors que Constance intrigue pour faire monter sur le trône son second fils Robert au détriment d’Henri Ier qu’elle déteste. L’argent revient, petit à petit, sous forme de donations aux abbayes après la mort de celle-ci en 1032, grâce à Henri Ier, qui a fait la paix avec son frère, et qui reprend peu à peu la politique d’aide aux communautés monastiques, mais surtout sous Philippe Ier et Louis VI le Gros, afin de consolider leurs appuis et leurs soutiens dans un royaume bien faible face aux grands vassaux que sont les ducs de Bourgogne, de Normandie qui a des terres en Aquitaine, et le comte de Flandres.

Le monde occidental connait alors une grande ferveur religieuse, qui se traduit par la création de nombreux monastères. Parallèlement au clergé séculier, bien hiérarchisé, trois ordres anciens, mais ce ne sont pas les plus vieux (Basiliens, par exemple) dominent la spiritualité chrétienne. Ce sont d’abord les Bénédictins, ordre auquel appartient l’abbaye de Gaillac, congrégation fondée par saint Benoît  en 529, sur le mont Cassin (Monte Cassino) en Italie, dont la règle est ora et labora, prie et travaille. 

Puis les Clunisiens, en réaction aux Bénédictins, dont les mœurs se relâchent (ils prient de moins en moins et font travailler les autres de plus en plus) est fondée au début du Xe siècle, tout en conservant la règle de saint Benoît, avec une organisation différente : il n’y a qu’une seule abbaye-mère (Cluny) et toutes les affiliations portent le titre de prieuré.
Enfin, arrive plus tardivement, à partir de 1098, et toujours en réaction aux Bénédictins d’origines, les Cisterciens (Cîteaux, Clairvaux) caractérisés par une grande rigueur tant religieuse que dans l’austérité de leurs constructions. Ils sont peu implantés dans le Tarn, avec une seule abbaye entre Castres et Mazamet et une autre à Beaulieu-en-Rouergue dans le Tarn-et-Garonne, fondée en 1144.

La dédicace


Le prieuré reprend la titulature à saint Michel de l’abbaye-mère de Gaillac. C’est un archange très vénéré au Moyen Âge dans toute la France, au même titre que Marie ou Martin. Défenseur de l’ordre et de la morale, il terrasse les forces maléfiques de Satan, représentées sous la forme du dragon. Sa représentation la plus connue est celle de la sculpture qui domine la flèche du Mont Saint-Michel en Normandie

Localisation du prieuré

De cette église prieurale, tout ce que l’on voit en pierre apparente est d’origine (sauf les moellons changés bien sûr). La brique, introduite couramment à partir des XIV/XVe siècles dans les édifices, correspond à des phases de reconstructions ou de réparations postérieures.  Ce lieu de culte n’est que la partie subsistante d’un prieuré qui a accueilli au moins une dizaine de moines selon les sources écrites, ce qui sous-entend une cinquantaine de personnes à loger (frères lais, convers, serviteurs, serfs, etc.). Les historiens d’art voient tous ces bâtiments fonctionnels (dortoir, cloître, cuisines, réfectoire, infirmerie, grange, écurie, etc.), dont plus rien ne subsiste en élévation, situés au nord de l’église. Pour notre part, en l’absence de fouilles archéologiques, nous serons d’une très prudente réserve puisque, en général, l’implantation des bâtiments se fait du côté sud/sud-ouest (Saint-Salvi d’Albi, Saint-Michel de Gaillac, Beaulieu, pour ne citer que les plus proches de chez nous) et ici, plus particulièrement, près de la rivière où devait exister une infrastructure portuaire, destinée à exporter les productions agricoles du prieuré (fig. 1). À l’appui de cette hypothèse, notre ami et collègue Henri Prat, que nous remercions, nous fournit un document écrit - GRAULE, 1895 (1) - que nous citons : … Enfin, pour confirmer encore les preuves que nous venons de citer (- la présence du prieuré -), nous présentons l’existence de fondements de cet ancien prieuré que nous venons de découvrir tout auprès de l‘église Saint-Michel. En creusant dans le cimetière pour faire un caveau familial, on a trouvé à 1,50 m, des murailles de 0,90 m d’épaisseur, construites en pierres et briques. La direction de ces murs va du nord au midi, remonte vers l’est pour revenir vers le nord en partie ; elles auraient enclavé presqu’entièrement l’église. Cette disposition du prieuré monastique nous explique aujourd’hui parfaitement les deux portes latérales qui se voient encore fermées en maçonnerie, mais qui indiquent une communication naturelle entre l’église et le prieuré. Ces deux portes, citées par Henri Graule, sont encore visibles depuis l’intérieur de l’église dans le mur gouttereau sud. L’ouverture, dans le croisillon sud, ne se voit plus à l’extérieur, masquée par les travaux de restauration de la fin du XIXe siècle (fig. 2). En revanche, la seconde issue reste bien présente.


Fig. 1 – Proposition d’organisation de l’espace construit du prieuré, au sud de l’église, en fonction des indices livrés dans l’ouvrage d’Henri Graule en 1895. En romain, disposition au rez-de-chaussée ; en italique, agencement du premier étage (plan Marc Durand)

 
Fig. 2 – Mur du croisillon sud dont la partie basse a été reprise au XIXe siècle. Ces travaux ont masqué l’issue communiquant avec la sacristie mais qui est encore visible à l’intérieur de l’église, près de l’autel de la Vierge (photo Christophe Mendigral).


L'église
 
C’est un édifice parfaitement orienté, dominé par une tour centrale carrée et trapue, autour de laquelle s’articulent les divers éléments de l’église (fig. 3). La construction, si les fondations de la tour-clocher et du chœur sont les plus anciennes — mais seules des fouilles pourraient le prouver — a débuté à l’est par une abside semi-circulaire percée de trois fenêtres. Ensuite le transept et la nef ont été construits.  Nous sommes donc en présence d’une église cruciforme à la fin du XIe ou au début du XIIe siècle. L’argent étant revenu, les moines décident d’agrandir mais surtout d’enrichir la décoration de l’édifice, d’abord en voûtant la nef et en la confortant par des bas-côtés qui servent de contreforts et d’une coupole centrale sur trompe. La construction, mal maîtrisée au niveau du voûtement, s’effondre sous le clocher central, puis dans la nef (fig. 3, centre). Elle ne sera pas reconstruite mais remplacée par une charpente de bois. En revanche, le portail qui ne subit pas de contraintes architecturales résiste à l’épreuve du temps (fig. 3 - 3 et 4).


 
Fig. 3 – Plan de l’église (fond de plan, Association culturelle de Lescure-d’Albigeois)




 
Fig. 4 – Partie haute du portail ouest avec la présence de trois chrismes (photo Christophe Mendigral)


L’architecture extérieure

Nous pouvons nous rendre compte des différentes étapes de construction en comparant la forme des fenêtres des croisillons à celle du bas-côté nord, plus récente. À notre avis, la porte s’ouvrant sur le côté nord correspond sans aucun doute à la « porte des morts » et non à une issue donnant sur les bâtiments prieuraux (fig. 3 – 1).
L’extérieur de l’abside est un morceau de bravoure. Semi hémisphérique, en pierres disposées en moyen appareil régulier, elle est confortée par quatre contreforts plats régulièrement espacés entre lesquels sont disposées trois fenêtres plein cintre. Sous la toiture en tuiles canal court une corniche composée de quatre rangs de billettes disposées en nids d’abeilles, supportée par des modillons sculptés, plus originaux les uns que les autres (fig. 5). 



Fig. 5 – Détail de la frise en nids d’abeilles au chevet soutenue par des modillons sculptés originaux (photo Bernard Ducourneau)

Si on ne possède pas la clé de la thématique de ces sculptures, il est pratiquement impossible de savoir à quoi elles correspondent. C’est de tradition que les maîtres d’œuvre laissaient aux sculpteurs la liberté  de représenter ce qu’ils voulaient sur les modillons. Un chapiteau à godrons, du côté sud-est, qui n’apparaît pas dans la sculpture religieuse avant les années 1080 en Normandie (abbaye aux Dames, Caen), permet d’avancer que la seconde campagne de construction semble impossible à débuter avant cette date (fig. 1 – 2 et fig. 6).
Fig. 6 – Fenêtre du côté sud-est du croisillon méridional, encadrée par des chapiteaux à godrons. L’agrandissement et l’embellissement de cette fenêtre correspondent à la seconde campagne de travaux, bien après 1080 (photo Bernard Ducourneau).

Une porte obturée, sur le côté sud, laisse supposer qu’elle devait correspondre à la « porte des matines » (voir plus haut, le prieuré et fig. 1), permettant aux moines de se rendre dans l’église depuis leur dortoir pour aller prier.

Le portail


Autre œuvre magistrale, le portail tout en pierre, inspiré par celui de Saint-Sernin de Toulouse selon les historiens d’art anciens, mais pas copié, est disposé sur une avancée de trois marches (fig. 3 – 3).  Pour notre part, nous pensons qu’il faut nuancer le propos. Il s’agit d’une œuvre à classer typologiquement parmi les portails sous auvents, comme Saint-Sernin. La comparaison s’arrête là. L’auvent, à un seul versant, sous lequel se distingue une rangée de douze modillons, en alternance avec onze disques solaires verticaux et onze rosaces horizontales, très différent à ce que l’on voit à Toulouse, le protège des intempéries.
À gauche, à droite et au-dessus de la première voussure formée de nids d’abeilles et  de billettes arrondies, figurent trois chrismes (fig. 4 et 7) rappelant l’attachement régional aux vieilles valeurs chrétiennes (2). Dans l’ébrasement, trois voussures plein cintre, richement décorées, encadrent le portail en bois à deux battants. Ces voussures sont soutenues par trois colonnes engagées de chaque côté, surmontées d’un tailloir continu décoré et de chapiteaux sculptés puis des deux piédroits de l’entrée. La sculpture des chapiteaux fait appel aux thèmes classiques du catalogue religieux et au bestiaire de l’Antiquité.  De gauche à droite, nous pouvons voir l’enfer, la tentation, le sacrifice d’Abraham (fig. 8) puis le riche et le pauvre Lazare, l’usurier et la femme dépravée.


 
Fig. 7 – Chrisme disposé sur la partie sud du portail. En plus du X et du P, on remarque l’alpha et l’oméga (le début et la fin de la vie) entre les branches du X (photo Christophe Mendigral)


 
Fig. 8 – Un des chapiteaux du portail ouest représentant le sacrifice d’Abraham. On voit parfaitement Abraham (à gauche) tenant une épée, qui va décapiter son fils, retenu au dernier moment par un ange (à droite) envoyé par Dieu. En bas, le mouton qui sera égorgé à sa place (photo Christophe Mendigral)

 L’intérieur
 
Lors qu’on entre dans l’édifice, on constate qu’il a été restauré avec soin. Ce sont d’abord les arcs doubleaux de l’ancienne voûte qui attirent l’attention. Ils retombent sur des piles  à colonnes engagées au sommet desquelles se trouvent de magnifiques chapiteaux sculptés surmontés d’un tailloir biseauté (fig. 9 à 11). Les thèmes de ces chapiteaux reprennent le vocabulaire de l’Ancien Testament mais on peut y voir aussi un emprunt à l’Égypte ancienne et à L’Antiquité avec les feuilles d’eau, de palmiers, d’acanthes ainsi qu’au bestiaire issu de l’imaginaire. Indiscutablement, une coupole a existée à la croisée du transept, puisque les quatre trompes qui la soutenaient sont encore visibles (fig. 1, centre). Dans le mur gouttereau nord, la porte, très large, permet à deux personnes de sortir de front dans le cas où plusieurs d'entre-elles porteraient un cercueil. Dans le gouttereau méridional, à hauteur d’où se trouvait l’autel de Vierge, le passage obturé, devait correspondre, en principe, à l’issue communiquant avec la sacristie et la salle du trésor (fig. 2 et 3). L’autre, encore visible, à la porte des matines. Mais cela demande à être précisé par un plan des lieux… si on le retrouve un jour !


Fig. 9 – Autre représentation du sacrifice d’Abraham, à l’intérieur de l’église, à comparer avec le chapiteau du portail (fig. 8). La thématique reste la même mais le travail de sculpture est très différent. Ici, la tête du bélier est présentée de face entre Abraham et son fils (photo Bernard Ducourneau)

Fig. 10 – Chapiteau de la nef représentant Daniel dans la fosse aux lions, au nombre de six, qui semblent apaisés (photo Bernard Ducourneau)

Fig. 11 – Chapiteau de la nef représentant les deux jumeaux Jacob et Ésaü faisant la paix (photo Bernard Ducourneau)

La restauration intérieure a mis au jour toute une série de fresques, en particulier dans le chœur en cul de four, où les motifs floraux dominent (fig. 12). Malgré un aspect archaïque, ces œuvres ne sont pas plus ancienne que le XVIe siècle, plutôt même faut-il les dater du XVIIe siècle si on les compare à ce qui existe à la cathédrale d’Albi (3).

 
Fig. 12 – Décor floral dans le chœur, mis au jour entre 1993 et 1994, datant de la fin du XVIe siècle ou du début du XVIIe siècle d’après Mmes Bergès. Il serait une évocation du paradis céleste (photo Christophe Mendigral)



Notes 

(1) – GRAULE Henri (1895), Histoire de Lescure, réédition 2010, Kessinger Publishing, USA, 784 pages
(2) – Le chrisme, formé des lettres grecques X et P (chrestos) rappelle le monogramme que Constantin fit porter à ses soldats, en leur disant que ce signe leur apporterait la victoire avant la bataille du pont Milvius en 312 (in hoc signo – par ce signe… tu vaincras, IHS). Souvent le chrisme est accompagné des lettres alpha et oméga, symbolisant le début et la fin de l’existence.
Plus tard ces trois lettres furent reprisent par l’ordre des Jésuites avec une signification différente : Inri ou Iesus Hominum Salvator.
 (3) – Voir à ce sujet, les travaux d’Élise et Pierrette Bergès.


Bibliographie sommaire

BIGET Jean-Louis, BRU Henri & BARRÈS Alain (1982) - L'art roman en Albigeois, Association pour la sauvegarde du vieil Alby, exposition 1982

DURLIAT Marcel (1962) -  Les chapiteaux et le portail de Saint-Michel de Lescure, Cahier de civilisation médiévale, vol. 5, n° 20

GRAULE Henri (1895) - Histoire de Lescure, réédition 2010, Kessinger Publishing, USA, 784 pages


Marc DURAND
(Illustrations, Bernard DUCOURNEAU & Christophe MENDYGRAL)