samedi 27 février 2016

Un vrai champ de mines à Puycelsi




Sortie à Puycelsi du samedi 6 février 2016


Secteur : Grésigne et alentours

Commune : Puycelsi

Météo : vent puissant mais beau temps

Participants : Louis F., Régine, Charlette, Christophe et Bernard A.

Sites visités : les mines de fer à ciel ouvert de La Barrière (dit souvent « Janade » qui est plus à l'est)

Sites évoqués : hauts fourneaux et forges de Bruniquel (Tarn-et-Garonne)

Voiture 
: Christophe et Bernard A.


Photo aérienne localisant précisément les minières de La Barrière. D'autres zones ont du être exploitées autour, à Payrol, à Las Croux et à Saint-Maurice.  Source Géoportail de l'IGN.


Perspectives

Comme prévu lors de la dernière Assemblée générale, cette année les investigations du CAPA porteront surtout sur le travail du fer dans l'Albigeois. Il s'agira de dresser un bilan de la localisation des sites à l'aide des fiches de visite recueillies depuis une vingtaine d'années. Une carte sera dressée qui permettra de compter celle de Marie-Pierre Cousture (1).

C'est suite à une discussion avec elle que nous nous sommes rendus à Puycelsi pour localiser les mines de fer à ciel ouvert dite de "La Barrière" (ou parfois "Janade"). L'enjeu est surtout à moyen terme de trouver des traces plus anciennes de récolte et d'artisanat.

Une page de l'histoire du capitalisme : la soif du fer

L'histoire est bien connue par les archives (2); elle remonte à 1796 quand Jean-Bapiste Garrigou se voit attribuer la concession de minières à Puycelsi et Penne. L'exploitation passant de main en main capitalistes durera trois quart de siècle. Elle cessera définitivement en 1875. Sur les péripéties, fort intéressantes par ailleurs, nous passerons.

Disons qu'elles montrent à quel point le fer devient un enjeu crucial en ce début du XIXe siècle. Coûte que coûte, il faut en produire. On s'acharne à gratter les montagnes. Les projets les plus risqués sont mis en œuvre,  toujours encouragés par l'État.
  
Même les territoires les plus isolés entrent dans l'aventure industrielle.
  
Les minières 


Il semble que plusieurs "gîtes" furent sondés au sud de Penne mais c'est surtout à Puycelsi que l'exploitation fut la plus active. À Payrol, à proximité de l'église de Saint-Maurice de Camps, à Laval, à Lascroux et enfin à La Barrière. C'est précisément en ce lieu que nous nous sommes rendus.


Carte générale de la concession des mines de fer de Penne et Puycelcy (autour de 1850). Le territoire de la concession est assombri. Les figures jaunes représentent les minières.  Huit autour de Puycelsi. Celle de Barrière est pointée à l'est du village. Celles de Penne ne sont pas visibles sur la reproduction. Source Bnf
Hormis à Pennes sur le causse, il n'apparait pas d'autres gisements et exploitations de fer dans la Grésigne et alentours jusqu'à présent. Et ce, en dépit de toponymes fort révélateurs comme la "tour de Métal" (3).

Les conditions de la production

Durant la période, le minerai était transporté à dos de mulet (4) jusqu'aux hauts fourneaux et forges de Bruniquels à Caussanus sur les bords de l'Aveyron (5) en suivant la vallée de La Vère. C'était un va et vient continuel et un commerce autour des convois.

Ainsi, la ferme de Pontbourguet servit de relai pour les mulets et leurs maîtres, les voituriers (6).

Le lavage du minerai n'avait pas lieu sur place apparemment. Sa localisation reste énigmatique.

Pas de doute que les activités de bûcheronnage comme charbonnière aient été stimulées. Il s'agit de nourrir des hauts fourneaux très gourmands en énergie. Forêts de Grésigne et de Vaour seront mises à contribution. Le déclin des forges et hauts fourneaux de Bruniquel correspond d'ailleurs à l'affirmation du charbon de terre.

Tels sont les faits consignés par les archives. 
  
Du minerai en grains

La nature du minerai consiste en des altérites ferralitiques en nodules. Elles sont issues de paléosols qui ont comblé le karst. Grosseur : du petit pois à la pomme. Au cours du temps, des propos plus ou moins qualifiés s'opposent quant à la qualité de ce minerai à la fois primé et décrié. Nous nous garderons bien de donner un avis.



Concrétions ferrugineuses en nodule trouvées à fleur de sol. Il est dit que la teneur en fer est moyenne, autour de 30 %. Les nodules comportent toujours des parties argileuses rouges. Nous sommes incapables d'en cerner la qualité et les composants exacts.

Un sous-bois criblé de fosses

Aux Barrières, Agnès Martin nous accueille avec une extrême gentillesse et nous fait visiter les lieux juste derrière sa maison d'habitation. C'est sa propriété.

On devine le mode d'extraction. Ce sont des gisement superficiel de surface. On vide le minerai meuble qui remplissait les cavités creusées par l'eau depuis la surface.

Résultats: des excavations en entonnoir de deux mètre de profondeur maximum, gossiérement circulaires, plus ou moins comblées ou inondées avec le temps. 


Fosse comblée. Les sous-bois se composent de petits chênes verts.



De même, un plus loin. Nous en décomptâmes une vingtaine de bien visibles.



Cuvette inondée par les eaux abondantes tombées au mois de février


 
Cuvette inondée par les eaux



 
Entrelas de chemins.


Quelquefois, des tranchées relient deux cuvettes. Peu de haldes, de stériles visibles.  Ce qui ne manque pas d'interroger d'ailleurs.

Les cuvettes se répartissent de façon anarchique reliées par des chemins ou des pistes. Reste un plan à dresser. Aucun habitat annexe (hangars) ne semble associé à cet ensemble. Pas de moyen bâti de garder l'eau.

Autres remarques en matière archéologique

De très épais murs de clôture en blocs calcaires (stériles de la mine?) couvre la partie nord des lieux. Peut être la fameuse "barrière" du toponyme.

La vocation du lieu au XIXe siècle ne fait pas de doute mais il est difficile de relever l'existence d'une exploitation du minerai antérieure tant le relief est défoncé, tant le couvert végétal empêche la visibilité. Aucun vestige de transformation du minerai en métal. Pas de scories et même peu de stériles.

Les autres sites moins exploités et moins connus peuvent réserver des surprises. Nous devons aussi prospecter à proximité du ruisseau de Bouysselou à l'est du site actuel.

En marge de notre objectif initial, nous nous sommes rendus à un tombeau par les ruines de l'ancienne métairie de Loubers.



Notes

(1) - Depuis 2011, des recherches (prospections et sondages) sont menées par cette scientifique du CNRS et de l'université du Mirail pour inventorier les mines et les traces d'artisanat du fer dans le département pour les périodes anciennes (avant le Moyen Âge). Entre autre, il s'agit d'établir la provenance des barres de fer protohistoriques de Montans en mettant au point une traçabilité des minerais du Lacaunais, de l'Ambialades et de la Montagne noire. Elle permeterait de mieux connaître le commerce du fer.
 
(2) - Nous suivons Raymond Granier, Les minières de Penne-Puycelsi et les forges de Bruniquel(1796-1880), Revue du Tarn, 1978; Daniel Loddo, Gant del pais gresinhol, Cordae, Cordes, 2010; Adrien Béziat, Monographie sur Puycelsi,1972

(3) - Ce n'est pas faute d'avoir cherché. Plusieurs approches déjà se sont révélées infructueuses. Nous ne désespérons pas.

(4) - Des sacs jusqu'à 150 kg peut-on lire. 

(5) - Le lieu changea à plusieurs reprises de type de production. On y voit encore des cheminées et des bâtiments délabrés. Un canal de 160 mètre de long et 6 mètres de large fut creusé pour l'occasion.

(6) - Apparemment très remuants au niveau syndical.

vendredi 5 février 2016

A Léjos, une église pas comme les autres


Sortie à Léjos du mercredi 20 janvier 2016




Secteur : Réalmontais

Commune : Lamillarié, Montdragon

Météo : bien grise, peu de lumière

Participants : Louis F., Régine, Yvonne, Yann, Jean-Pierre et Christophe

Sites visités : l'église de Léjos et ses alentours + les pentes du Bruc

Voiture : Louis et Yann

Sites évoqués : aires d'ensilage à Montdragon-village à visiter, église Notre-Dame à Cahuzaguet (Saint-Grégoire)



L'église Saint-André : une silhouette singulièrement très élancée dans le hameau de Léjos en bordure de plateau. 

Une ossature gothique

D'abord nous nous rendons à l'église Saint-André de Léjos dont Mme Boudou (1) nous ouvre les portes.

La première mention des lieux remontent au début du XIVe siècle. Connaître son origine n'est pas facile tant les archives sont pauvres, tout au moins pour le Moyen Âge. On sait qu'elle était déjà une église "paroissiale" au XIVe siècle. Il faut s'en contenter.

Chevet plat, clocher mur, voûtée sur croisée d'ogives, rien de visible ne permet de la dater de la période romane. Les culs-de-lampe qui supportent la retombée des arcs présentent parfois des écussons bien lisibles.

Cette église en bon état ne présente pas d'originalité particulière. Elle entre dans la catégorie des petites églises rurales du Réalmontais que nous avons déjà étudié avec Saint-Sernin de Lombers en 2014 (2).

Pas d'originalité particulière, si ce n'est sa hauteur qui surprend. À ce sujet, émettons quelques hypothèses que viennent étayer les travaux les plus récents (3).

La proximité d'une voie ancienne, une position en surplomb au dessus d'un vallon déterminèrent assez tôt, semble-t-il, un habitat. La présence avérée d'une source (4) et d'un puits (5) ont dû jouer à l'actif de Léjos.

À la merci des pillards

Mais la particularité du lieu, somme toute, semblable à beaucoup d'autres tient dans les caractéristiques d'un fort villageois. En effet, Léjos se range dans cette catégorie.

D'après Cédric Trouche-Marty, il faut remonter au milieu du XIVe siècle pour assister à un phénomène de fortification de ces habitats isolés dans l'Albigeois.

Pas de château à Léjos. Ici, le phénomène se déploie à deux niveaux. La mise en place probable d'un dispositif défensif autour des maisons avec fossés et parfois murailles. 

Ensuite, l'utilisation certaine de l'église comme base de repli avec les aménagements militaires en conséquence. L'église est en quelque sorte - et au moins pour un temps - transformée en maison forte.

L'enjeu est de fournir un refuge collectif temporaire pour les populations apeurées des fermes alentours (6).


Le hameau de Léjos surplombe un vallon. C'est un habitat groupé.

Autodéfense paysanne 

Ce phénomène de "forts villageois" révèle l'insécurité qui règne dans le Réalmontais durant la guerre de Cent Ans. Des bandes de pillards sillonnent et rançonnent le Réalmontais. Les "Anglais" (7), installés à la lisière de l'Albigeois, lancent des raids. Ils laissent les communautés villageoises démunies. Pour elles, deux solutions : fuir vers la ville ou rester et résister au village au prix de réaménagements. Les paysans assurent leur propre défense. Le phénomène n'est pas spécifiquement tarnais, il a été étudié surtout en Auvergne mais aussi dans l'Aude et le Quercy.

Une église forteresse
  
Il fait peu de doute que l'église Saint-André ait subi une campagne d'aménagements à cette époque troublée (8). Pour ce petit village isolé, l'édifice religieux s'impose comme un lieu de refuge par excellence. 

Aussi, au XIVe siècle, un réhaussement avec plancher(s) au-dessus de l'extrados en témoigne. Il est réalisé en blocs de grès bien équarris. Ce réduit, on le gagne aujourd'hui par une tourelle exposée au sud, côté cimetière. Pouvait-on y parvenir par le clocher ? Pas impossible.


Au-dessus de la voûte une élévation sur les murs goutteraux forme un vaste espace dont l'utilité interroge. On remarque des trous de plancher ou de hour. Y-a-t-il eu un parapet, un crénelage?
Ces combles servaient-elles temporairement à entreposer la nourriture des fermes des alentours. L'hypothèse n'est pas dépourvue de vraissemblance.


Vision des deux modules et deux phases de construction.  À l'appareil à assises régulières en pierre de taille (grès) plus anciens se surimpose un appareil en moellons calcaires de calibre différent, équaris au joint incertain. Il est plus récent et moins soigné.



Deux factures bien différentes dans la taille des blocs :
moyen appareil (XIV-XVe siècles) à droite, petit appareil (XVIe-XVIIe) à gauche. 

Léjos à l'épreuve des guerres de Religions

Après un repit d'une centaine d'année, c'est partie remise, à l'époque des guerres de Religions. Elles couvrent dans notre région une période de 70 ans. En gros, de 1560 à 1622 avec la réddition de Lombers. De nouveau, les lieux servent de refuge. Alors on relève, on restaure et complète les défenses préexistantes devenues obsolètes. Quand cela ne suffit pas, on reconstruit ou on agrandit les combles de façon plus rudimentaire toutefois (9).

L'église eut à souffrir de l'épisode d'une guerre civile si l'on en croit l'archevêque d'Albi, Le Goux de La Berchère qui, en 1700, évoque une démolition par les huguenots. Il se garde bien d'en préciser la date et les circonstances.

On perce deux fentes de tir sur la façade sud.


Une fente de tir à embrasement intérieur sur le mur septentrional. Type archère ou arquebusière










Flanc méridional de l'église avec une chapelle du XVIIIe siècle agrandie au XIXe siècle. Jusqu'au XVe siècle, le mur était à nu et servait de muraille. À gauche, visible en partie, la tourelle de l'escalier qui permet de gagner les combles aménagées.




Mur goutterau méridional réemploi difficile à dater dans la partie XVI-XVIIe siècles.




Trace de baie bouchée. Un linteau en bois est visible.



Tourelle défensive avec console de bretéche encore visible sur la gauche en haut. 
Dans cette pièce haute, nous avons tenté de repérer, mais sans réussite, d'éventuelles inscriptions ou graffitis à l'aide d'un éclairage puissant. Nous ne désespérons pas de parvenir à un résultat. 

Par ailleurs, l'église Saint André devait s'intégrer dans un système plus vaste regroupant aussi les maisons entourées de fossés. Le parcellaire du cadastre napoléonien suggère que le hameau d'aujourd'hui est un peu différent du village d'hier dans sa configuration.


 Dans le quadrilatère, l'ancien village. On détecte aujourd'hui des fossés au nord (en vert) et un abrupt au sud. La question de l'entrée dans le village et le rapport avec la grande voie ancienne n'est pas résolu.

Au sud, au-delà du cimetière, un talus abrut encore bien visible aujourd'hui. 


Talus très incliné derrière le mur du cimetière au sud.

Au nord, un fossé résulte d'un aménagement ancien. Apparemment, aucune maison actuelle ne porte les traces matérielles d'une fortification. 

Forme actuelle du relief au nord. Un replas. Forte probabilité d'un fossé comblé.

L'ensemble forme un enclos rectangulaire autour de l'église. On devait  pénétrer dans le village aussi par le sud. Ce n'est plus les cas aujourd'hui.










Face au flanc nord de l'église, vieille bâtisse devenue une remise. À noter la présence d'un escalier à degré convexe, résultat d'une superposition de meules(fort probablement) pour accéder à la porte extérieure du logis.


Fin de parcours

En suivant la voie ancienne nous relevons un fragment de meule de Marèze. Un véritable "complexe" de garennes/clapiers suscite notre étonnement.

Nous poursuivons notre visite par une recherche d'aires d'ensilage sur les pentes du Bruc. De l'argile plein les chaussures, nous rentrons.


Notes

(1) - Cette dame très aimable détient les clés de l'église.

(2) - Christophe Mendygral, Des sarcophages à Saint-Sernin de Lombers, Archéologie Tarnaise, n°16, 2014

(3) - Nous nous fondons surtout sur le travail de Cédric Trouche-Marty, Forts villageois ecclésiaux et églises fortes dans l'Albigeois  des XIVe et XVe siècles, Archéologie Tarnaise, n° 17, 2015

(4) - Le sol de la nef en témoigneÀ l'est, à l'approche du coeur, il est humide et ce depuis le ... XVIIIe siècle car Berchère déjà le mentionne .

(5) - Admirable dans sa confection bien postérieure au Moyen Âge. Il est très sophistiquée.

(6) - Il n'est pas exclu d'ailleurs que les routiers eux-même aient été à l'origine des œuvres de fortification à maintes reprises comme les archives l'indiquent. Ces villages sont un enjeu pour les troupes puisqu'ils servent de base arrière pour attaquer les villes beaucoup plus attrayantes.

(7) - Ils n'ont souvent “d'Anglais" que l'appellation. Ce sont davantage des paysans déracinés, des nobles déclassés venus du Bordelais ou de Gascogne.

(8) - Pour ne parler que du Réalmontais, c'est loin d'être un cas isolé: Fréjairolles, Dénat, Pouzols, Orban, Sieurac, Saint-Pierre de Conils, Roumégoux, Fauch, Teillet

(9) - Deux inscriptions d'année sont mentionnées sur l'église: 1628 à l'angle extérieur du mur goutterau et du chevet, en hauteur. 1666 au-dessus du linteau du portail en grès.