samedi 14 février 2015

Les cupules : œuvres des hommes ou de la nature ?


ESCAPADE du mercredi 11 février 2015 Milhars (Tarn)



Secteur : Cordais
Commune : Milhars (limite avec Le Riols)
Météo : grand beau temps
Participants : Michel, Camille, Régine, Sylvain, Nicolas, Louis F., Franck et Christophe

Sites visités : site de roches à cupules de “Caudecoste” et parcelle des “Claouses”

Sites vus ou évoqués : sont mentionnées les fouilles d'Albias au bord de l'autoroute et de l'Aveyron où l'on redécouvre l'ancienne cité gallo-romaine de Cossa (Cos). C'est dans le Tarn-et-Garonne.
Voiture : Christophe et Michel


L'avenir des cupules comme objet d'étude

La sortie en 2012 d'un Guide archéologique du Tarn consacré aux cupules et rochers gravés des vallées du Viaur et du Tarn fut une étape importante de la recherche sur notre territoire. Louis Falgayrac et Henri Prat ont été durant des années les artisans infatigables d'une collecte remarquable.

Gageons que la venue de Philippe Hameau1 sera stimulante en la matière. Désormais, il faut ouvrir notre curiosité à d'autres territoires pour pouvoir établir des comparaisons.

Parallèlement - et ce n'est pas contradictoire - s'attacher à un site bien spécifique et le décrire encore plus précisément2 est important. Par ailleurs, il faut « médiatiser » - autant que faire se peut - nos découvertes par le biais de conférences. Enfin, il faut aussi poursuivre le travail de collecte comme ce fut le cas ce jour-là à Milhars.

 L'Aveyron, rive gauche. À l'est Saint-Martin-Laguépie. À l'ouest, Milhars. Source IGN/2240O/ Varen

En route

La route de crête D34 nous conduit à Sommard. Nous nous accordons à penser qu'elle est un axe est-ouest majeur du Ségala. Une voie de passage adoptée à une époque forte ancienne, déjà. Du ruisseau de Portoux vers Lacapelle-Ségalar jusqu'à Sommard qui domine le Cérou et l'Aveyron, les sites préhistoriques, de part et d'autres de la route, sont nombreux. Ils ont déjà fait l'objet de reconnaissances.

Sous la conduite de Louis, nous nous rendons au lieu-dit “Caudecoste” sous le mamelon de Moncrabous. Nous y voilà. Il a repéré des cupules au bord de la falaise qui donne sur l'Aveyron. À peine arrivés sur les lieux nous constatons leur présence.

Cupules, marques des hommes

Il est préférable de définir brièvement ce que sont ces fameuses cupules. Cupule dérive du latin cupula qui veut dire « petite coupe ». Ce sont des cavités hémisphériques creusées de main d'homme dans des rochers affleurants ou sur des mégalithes. Elles ont des tailles et des profondeurs variées mais ne dépassent pas les 10 centimètres de diamètre1. Certaines sont reliées par des rigoles. Dans le Tarn, une majorité des découvertes sont faites sur les roches métamorphiques ou plutoniques. Très peu sur des roches sédimentaires comme le calcaire dont l'érosion plus rapide a tendance à effacer les traces.

Et justement, nous sommes ici en plein terrain calcaire. Il remonte au Lias, une période du Jurassique. Les roches sur lesquelles nous marchons n'ont pas tout à fait 200 millions d'années2.

Plantons le décor

Songez. L'eau de l'océan proto-atlantique engloutit progressivement tout l'ouest de notre région dit du Bassin aquitain. Nous sommes ici en eau peu profonde. Il va de soi : pas de vallée de l'Aveyron, pas de falaise, juste un continent, au loin, à l'ouest. La Grésigne, au nord, fait comme une presqu'île3.

Dès lors, une longue, longue phase de dépôts commence. Elle va durer jusqu'au début du Tertiaire, presque 150 millions d'années. La texture et l'épaisseur des dépôts varient en fonction de la profondeur marine qui fluctue. Notre Sinémurien ne dure que ... 7 millions d'années.
À la surface des terres, il y a les dinosaures. Ils voisinent avec les tous premiers mammifères. Assez petits aux dires des spécialistes. D'hominidés bien sûr, il n'y a pas. 

  Carte géologique. Les formations calcaires qui dominent l'Aveyron au sud. 
Source BRGM/ Najac

Ces calcaires, hérités du Sinémuriens, constituent le socle sur lequel sont visibles les cupules. Ils sont mis à nu par l'érosion à proximité de la falaise.

 Cupules de différents diamètres

Un vrai nid de cupules, rarissime en milieu calcaire

Ensemble, nous développons un zèle scrupuleux à nettoyer et balayer les dalles calcaires. La roche est dépouillée de ses buissons les plus gênants. Le lieu semble tout ce qu'il y a de plus propice. En contre-bas : l'Aveyron ; la vue est magnifique. Une sorte de balcon. Un chemin passe par le site qui va longer le haut de la falaise. Bref, l'endroit idéal pour les cupules.

Dégagement des végétaux 

Des cupules nous en trouvons. Pas deux, pas trois, mais bel et bien une cinquantaine.
Elles foisonnent littéralement. Plus qu'à Font Frèche. Plus qu'à Paragal. L'enthousiasme est à son comble. Nous envisageons un relevé dans un futur proche.

Elles sont à la ressemblance des cupules relevées ailleurs. Les plus visibles mesurent de 7 ou 8 cm de diamètre pour 3 cm de profondeur. Certaines sont moins évidentes, 2 cm pour 0,5 cm de profondeur. Elles sont plus ou moins circulaires et aucun ordre apparent ne les relie. Il n'y a pas d'alignement, ni d'autres signes que des cupules. Il n'y a pas de rigoles mais des diaclases plus ou moins remplies de terre végétale.

 Les cupules sont mises en lumière. Il est 16 heures. Soleil rasant.

Trois beaux spécimens


Extravagances et cartésianisme

Comme toujours les théories vont bon train4 mais les sceptiques menés par Sylvain et Nicolas n'ont pas dit leur derniers mots. Déliter, arracher une plaque en place du calcaire pour voir si ces cavités sont véritablement d'origine anthropique (humaine) est décidé. Elle sera déterminante.

C'est l'affaire de quelques minutes. Nous délitons à partir d'une fissure une partie supérieure du rocher pour découvrir... une cavité de taille et de proportion typique. Devant la qualité de la forme, Louis reconnaît sa méprise. Indiscutablement, ces cupules-là remontent à un âge où l'homme n'existait encore sous aucune forme. 

Le bloc délité est en haut. Dessous, une cupule de forme caractéristique. 

Sans équivoque, ces cupules ou plutôt ces «pseudo-cupules» sont le produit d'un phénomène géologique dont les tenants et les aboutissants nous dépassent. Des figures de sédimentation ? Des fossiles type oursin ou oolithes ? Des dissolutions de partie tendre ? L'action du gel ?

Entendons-nous bien, ce constat ne remet nullement en question les autres découvertes de cupules. Nous apprenons à être méfiants. Ce n'est pas plus mal.

Nous explorons ensuite la parcelle des “Claouses” qui a déjà livré des bifaces. Sans résultat. Je remarque une nouvelle fois la présence de silex blanc que je n'explique pas géologiquement.

Notes

1 - Ce sera les vendredi 20 et samedi 21 mars. Philippe Hameau est un anthropologue et archéologue spécialiste des gravures et peintures du Néolithique final. Il connaît bien les cupules de Provence pour les avoir répertoriées. 


2 - C'est le cas avec l'article de Henri Prat et Bernard Alet sur La Grésigne et ses pétroglyphes qui se concentre sur un territoire restreint (AT, 16). C'est le cas également avec le rocher à cupule de “La Gaugne” à Saint-Antonin-de-Lacalm (AT15) suite au travail de Michel Payrarstre, Henri Prat et Christian Servelle.
1 - Elles deviennent alors plutôt des bassins.
2 - Ce sont des calcaires du Sinémurien bien plus anciens que ceux de Cordes ou d'Albi. Ils sont lithographiques en « plaques » couchée de couleur plutôt grise avec des intercalations de marnes. La couche géologique du Sinémurien mesure entre 50 m et 100 m d'épaisseur. Elle est bien visible au niveau des abris-sous-roche déjà visités par nos soins. Les bancs sont massifs bien réglés presque toujours de même d'épaisseur.
3 - Une barrière de récifs.
4 - Car c'est le propre des cupules d'être mystérieuses. Sont-elles fonctionnelles, décoratives, votives ? Que sais-je encore ?


mercredi 11 février 2015

Un colosse de pierre âgé de 5 000 ans, l'inconnu de La Bessière


Un colosse de pierre âgé de 5 000 ans,

l'inconnu de “La Bessière”


Archives départementales du Tarn, dessin à l'encre de Jean Lautier, 145 J 516, date indéterminée (années 80 ?)


Talentueux ce dessin de Jean Lautier aux Archives départementales du Tarn qui présente d'un trait clair les principales caractéristiques de la statue-menhir de “La Bessière” à Murat-sur-Vèbre.


Le mégalithe fut repéré en 1897 par l'abbé Louis-Joseph Gautrand. Dans un mur de basse-cour vers l'église du hameau de “La Bessière” au nord de Murat. Il attendait qu'on y fasse attention. C'était « l'inconnu ». Protégé par miracle des intempéries, il était encore sur les lieux en 1931 avant de partir pour le musée d'Albi à l'initiative de l'abbé Frédéric Hermet, le découvreur de la dame de Saint-Sernin. Une affaire d'abbés en quelque sorte. Où était-il fiché en terre à l'origine ? Mystère. Certains de ces mégalithes servaient de banc, d'autres de pierre de cheminée, d'autres encore de pont pour enjamber le ruisseau.Très peu sont à leur place originelle.

La statue-menhir de “La Bessière” vient récemment d'être cédée par le musée d'Albi au musée Fenaille de Rodez. Au préalable, elle a subi une restauration pour plusieurs milliers d'euros. C'est le coût de l'utilisation avec précaution et patience d'un nettoyeur à vapeur. La statue a repris ses traits d'origine. Pas au point de découvrir des couleurs1 … mais presque2.



128 X 80 cm pour presque une demi-tonne de diorite3, l'une des roches les plus dure qui soit4. Une roche locale aussi.



Le mégalithe est plutôt gravé que travaillé en ronde bosse. Un être humain en pied nous regarde. Les traits du visage sont comme toujours simplifiés au maximum : deux yeux, un nez, avec des trace de tatouage ou de scarification sur les joues. Un collier entoure le cou. Les bras sont repliés sur le buste. La taille est prise dans une ceinture. Les jambes et pieds sont droits et joints. Il ne porte pas d'arme mais un baudrier en travers de la poitrine. La face postérieure est brute en forme de carène.



Cette statue, comme les autres, participe d'un vaste mouvement d'érection qui va de 3 000 à 2 500 avant notre ère. Cela correspond au début du Chalcolithique5 grosso modo. Ces statues-menhirs couvrent des portions d'espace bien délimitées en Europe (Italie, Roumanie, Ukraine, Crimée). On en trouve près de 150 en Rouergue, Tarn et Hérault. Très peu ailleurs dans la région, bizarrement.



Pas aussi mystérieuses que ça

Dans les articles parcourus, il y a bien du plaisir à trouver chez ces statues-menhirs du mystère, mais l'archéologie depuis des années et des années livre des informations.

Pour ne parler que du Tarn, après les longues prospections de l'abbé Rouanet et de notre ami Jean Record nous savons que les campagnes du Lacaunais étaient peuplées au Néolithique final et aux débuts de l'Âge des métaux. Le matériel ramassé - funéraire ou autres - le prouve à bien des égards. Certainement des populations paysannes de pasteurs et de cultivateurs. Par ailleurs, les fouilles de Michel Maillé et Jean Gasco en 2011, lors de la découverte d'une grande statue-menhir renversée au “Montalet” à Lacaune, permettent, pour une fois, des datations qui confirment les suppositions initiales. À savoir, la fin du Néolithique. 

À l'occasion de la fouille, on apprend que la statue été mise à bas et cassée intentionnellement sans en déterminer la période. Le travail de Christian Servelle sur les étapes du façonnage des statues est aussi très instructif.



Si mystère il y a, c'est quant à la fonction de ces statues (ancêtres de tribu ? Chefs coutumiers ? Guerriers, voire guerrières héroïsées). L'aventure archéologique continue. Elle n'est pas perdue d'avance. Pour ceux qui seraient sceptiques, lisez d'urgence Michel Maillé, Homme et femmes de pierre. Statues-menhirs du Rouergue et du Haut-Languedoc, Toulouse, 2010.

Notes

1. - Car c'est une question que l'on se pose bien évidemment.
2. - Il n' y pas à voir là je ne sais quelle « copie » comme nous le lisions sur un blog récemment. C'est bien elle, mais en plus propre...
3. - Diorite  ou diorizein en grec veut dire « distingué ».
4. - Polie, elle offre un aspect vert magnifique quand il s'agit de hâche.
5. - Le Chalcolithique est le début de l'Âge des métaux. La transition entre le Néolithique et l'Âge du Bronze.