samedi 1 avril 2017

Pisolithes de goethite à Penne



Les petits secrets de la forêt II
Des pisolithes de goethite à foison (Penne)

Samedi 11 mars


Secteur : Aveyron, Grésigne et alentours

Commune : Penne

Météo : chaleur et belle lumière de mars

Participants Benjamin, Clémence, Yvonne, Rosy, Pierre, Bernadette, Régine, Christophe, Bernard, Charlette, Louis F. et René
Sites visités : gîtes de fer et carrière de phosphate dans la forêt de la Garrigue + les abris aménagés des Battuts bas

Site évoqué: une grotte des maquisards dans la forêt de la Garrigue
 
Voitures : Pierre, Louis et Bernard

La forêt de la Garrigue au nord de Penne réserve des poches d'argiles ferrugineuses et des carrières de phosphate. Source: carte IGN au 1/25 000
Si le fer météoritique a été exploité très tôt par martelage, le fer à l'état de minerai requérait "une réduction" des oxydes à des température avoisinantes les 1600°C. Aussi, ce n'est qu'à partir du VIIIe siècle av. notre ère qu'apparaissent les premiers objets de fer(1).  Et encore, pas partout en Europe. L'abondance de ce minerai et sa dureté entraîna la quasi disparition du bronze, tout au moins pour les outils et les armes.

En effet, le fer exige une métallurgie plus difficile à maîtriser. Impossible pour nos lointains ancêtres de le fondre mais seulement de le "réduire". Le fer est récupéré grâce à des fours, puis mis en forme par forgeage. Cette métallurgie n'a pu se développer grâce à des connaissance et des pratiques complexes dont des archéologues retracent les grandes étapes depuis une bonne trentaine d'années.

Dépôts dans les karsts

Notre visite nous porta à la découverte de gîtes de minerai de fer à Penne sur la rive droite de l'Aveyron. Guidés par Bernard, nous avons observé des "gorges" sèches profondes à l'est de la forêt de la Garrigue. À découvert, elles sont creusées naturellement dans les calcaires bajociens jusqu'à cinq mètres de profondeur. À l'intérieur, des phénomènes de ferruginisation sont  bien visibles.


Crevasses prenant la forme de tranchées sur une centaine de mètres.
Pour peu qu'on y prête attention, les parois présentent des poches argileuses qui contiennent des nodules ferreux extrêmement petits sous forme de billes. Ces billes sont aussi déposées par l'érosion. Elles jonchent les sols argileux partout y compris à l'extérieur des crevasses.

Dans certains cas, dans certaines régions, à des époques anciennes, ces billes dites "pisolithes" furent exploitées. D'abord séparés de leur gangue d'argile par lavage, on les chauffait ensuite une première fois pour augmenter la teneur en fer. Enfin, des bas-fourneaux permettaient la fabrication du métal. Le site de Boécourt dans le Jura suisse éclaire toute la nature de ce travail à l'époque mérovingienne.

Coulée de pisolithes de goethite incrustés dans les argiles.

Vision rapprochée des pisolithes dans leur gangue d'argile. Teneur en fer estimée autour de 50%.
Ici, à Penne, pas de trace évidente d'activité d'extraction, ni de lavage, ni de transformation. Il faut dire que le lieu dense en végétation se prête mal à l'observation au sol. C'est pourquoi nous avons cesser nos investigations de recherche. Il est à signaler qu'il n'est pas exclu que ces crevasses naturelles aient pu être aménagées, surcreusées pour récupérer du minerai. Mais en l'état de nos connaissances et observations, il est bien difficile de l'assurer.
 
Pisolithes au sol lavée par les écoulements

Un engrais minéral nommé H3 PO4

Dans un deuxième temps, nous visitâmes "discrètement"(2) une carrière à ciel ouvert de phosphate de chaux. Un chemin descend entre deux hautes parois d'une dizaine de mètres de hauteur. Il conduit à la grande chambre d'exploitation ouverte sur le haut par un trou(3) comme une cheminée.

Impressionnante, elle témoigne d'une l'époque d'optimum démographique dans les campagnes. Fin XIXe siècle, l'abandon progressif  de la jachère exige d'autres moyens pour nourrir les sols afin de nourrir les hommes toujours plus nombreux. Les fertilisants naturels comme la bouse et même la colombine n'y suffisent plus.


On ajoute alors des engrais à base de minéraux. Entre autres, les phosphates. On n'ira jusqu'à parler d'une "révolution chimique" dans le monde des campagnes. A proximité des routes, des carrières s'ouvrent. Elles sont parfois à l'origine d'un commerce juteux. Aujourd'hui, le phosphate nous vient de Lituanie, de Russie ou du Maroc.



Un buvard vante le phosphate de chaux fin XIXe siècle. Notez l'extrême attention apportée à crédibiliser un produit souvent trafiquée et objet de toutes les fraudes.


Ouverture de la grande salle d'exploitation, un piège pour de nombreuses feuilles.
Un site troglodytique: la nature mise à profit pour vivre

Affleurement de calcaire bajocien grisâtre / oranger en bancs mal définis. Ils sont souvent perforés. Nature plus ondulées dans les creux où on distingue des surfaces à oolithes dans une matrice carbonatée.
La deuxième partie de l'après-midi fut consacrée à une visite des bords de l'Aveyron. Aux Battuts, plus exactement. Le site est à l'écart de tout habitat actuel(4). Sous des falaises surplombantes de 30 à 40 mètres de hauteur, au dessus d'un talus peuplé d'un enchevêtrement de buis couvert de mousse, une série de traces d'aménagement est associée à des éléments naturels(5). La rivière coule un peu plus bas. Aujourd'hui des rideaux de buis la dérobent à la vue. Tout au moins au pied de la falaise.

Traces d'encoche de solivage sur plusieurs niveaux


De plain-pied, une enfilade de structures aménagées

La roche plutôt tendre est propice aux creusements en tous genres(6). Se succèdent des abris rupestres sous encorbellement parfois murés. Tout autour les calcaires sont criblés d'encoches de solivage. La SSPCV en a décompté une cinquantaine. Autant de traces de la présence de structures en bois aujourd'hui disparues. En outre, on note aussi l'existence de murs et d'enclos maçonnés collés par un bout à la falaise.

Relevé des structures fait par l'équipe de Bernard Valette et Robert Coustet. Présence de cabanes, d'enclos sous l'encorbellement de la falaise.

Cavité naturelle surcreusée dans le substrat à des fins indéterminées avec niches, silo comblé, trous et des banquettes à gauche. On parle d'une architecture de détournement qui tire partie d'une situation préexistante pour l'adapter à des besoins immédiats. Aucun soin particulier n'est apporté dans la taille de la roche.

En hauteur, deux éléments remarquables

Deux éléments originaux caractérisent le site autour d'une cavité perchée. Aujourd'hui, impossible d'y accéder sans matériel d'escalade. Nous suivons les descriptions de la SSPCV.

D'abord, une citerne ou une sorte de réservoir cylindrique maçonné.

 
Apercu du bas de la citerne maçonnée. Remarquez au passage les traces d'appui à l'utilité inconnue.

Ensuite un passage percé avec feuillure pour y encastrer une planche.

L'érosion jouant sont œuvre, il devient difficile d'observer sans risque l'ensemble des vestiges. Les vires ont du être aménagées mais elles se dégradent voire s'effondre avec le temps.

Conduit creusé dans la roche qui devait permettre un accès au deuxième niveau.

Peu à peu, se dévoile l'organisation d'un véritable petit hameau, lieu de vie dont la configuration a certainement évolué dans le temps(7). Il faudrait imaginer des cavités rupestres et des constructions sur plusieurs étages adossés à la paroi sans doute en bois. Ces superstructures doubleraient la superficie des résidences.




C'est tout un dispositif complexe. Vire aménagée autour d'un abri, citerne et passage qui débouche sur le bas de la falaise. Cette sorte de trou laisse supposer l'existence d'une échelle, ce qui pourrait dénoter une fonction de refuge pour le haut.



Le jeu des hypothèses

Résumons: des occupations comme celle-ci aux yeux des archéologues sont loin d'être anecdotiques dans l'Aveyron, le Tarn, et plus largement dans le Sud de la France. Elles répondent sûrement plus à des logiques d'optimum démographiques qu'à des soucis de protection. L'un n'excluant pas l'autre d'ailleurs. Pour ne parler que des phases historiques, les Ve et VIe siècle, les XIIIe et XIVe mais aussi des périodes plus récentes sont des périodes de présence. 

A la croisée de plusieurs fonctions, ces habitats contre et dans la falaise ne sont pas seulement le fait d'ermites marginaux mais aussi de paysans et même de seigneurs à l'instar des sites troglodytiques à profusion de la Basse-Auvergne et de Provence mieux étudiés. 


Tour à tour, lieu d'érémitisme village perché, carrière, cabanes de berger, refuges pour SDF. Depuis quelques années, les habitats troglodytiques ne sont plus vraiment ces curiosités qui prêtaient lieu à délires ésotériques. Fini, ils ne sentent plus le ragout de crapaud et le sacrifice humain.
Ces complexes d' architecture en négatif laissent peu de traces d'archive, hélas. Ils sont souvent lessivés de toutes stratigraphies et d'une grande pauvreté de mobilier. Les fouilles y sont rares car difficiles. Les Battuts n'échappent à la règle.
 
De part sa modestie, ce site au même titre que les souterrains ne bénéficie d'aucune protection particulière au titre des Monuments historiques. Personne ne l'entretient. A terme, il va disparaitre en raison de la fragilité de la roche, sujette à effondrement. L'heure est venue d'en faire l'étude et la description pour les générations qui viennent.



Notes

(1)Pour répondre à des questions qui m'ont été posées. 
(2)Des bêtes risquaient de donner l'alerte aux dires de Bernard.
(3)Ce trou a servi de piège faunique. Des animaux décomposés s'étalent sur le bas. 
(4)Il en fut peut-être tout autrement à des périodes plus anciennes. 
(5)Suite aux observations studieuses de la SociéSpéléologique des Pays Castrais et Vaurais(SSPCV) dont les compétences ne sont plus à démontrer. 
(6)Y compris de type carrière. 
(7)Chaque creusement laisse une trace mais ensemble ils ne forment pas un tout contemporain. Non synchrones, ils se chevauchent probablement. Chaque génération a aménagé les lieux selon ses propres besoins.  























samedi 4 mars 2017

Traces d'industrie verrière en pleine forêt

Les petits secrets de la forêt
La verrerie du Bois de Madame (Saint-Just-sur-Viaur)

Samedi 11 février


Secteur  Viaur, Aveyron

Commune : Saint-Just-sur-Viaur

Météo plein soleil

Participants : ChristopheLouis, René, Dominique, Charlette, Bernard et Régine

Sites visités : Le site verrier du bois de Madame, Miramont (oppidum) et Notre Dame du Roc (chapelle)
 

Voitures : Charlette et Louis

Au sud de Castelpers, les traces d'activités verrières se localisent sur les rives du ruisseau Rieussec aujourd'hui difficilement accessible. D'autres traces jalonnent le cours du ruisseau comme des charbonnières et même des déchets liés à la fabrication du fer. Source: IGN (Géoportail)
Au dernière nouvelle, une œuvre de référence

D'abord, pour mieux connaître la vie et les activités saisonnières des verriers du Rouergue, précipitez-vous sur le blog copieusement illustré de Dominique Guibert : http://verriersdurouergue.over-blog.com/.

Il sort un livre ces mois-ci qui promet de rester dans les annales. L'ouvrage en question mêle archéologie, généalogie des verreries à une échelle qui dépasse celle du Rouergue. Il montre des familles à l'action, de génération en génération, du XIVe au XVIIIe siècle pour fabriquer le verre au cœur des forêts et le vendre dans les villes. Des plus anciennes, comme les Colom, aux plus récentes comme les de Grenier de Haute Serre. Des familles venues du Languedoc, du Lot et même d'Italie.


Une verrerie très forestière
  
Le Sud de l'Aveyron compte des traces d'activités verrières très intéressantes et ce, souvent dans des endroits très isolés aujourd'hui. Dans la lignée, le site verrier du Bois de Madame découvert par notre ami Henri Prat ne fait pas exception (1).


Pas de hameau aux alentours aujourd'hui, l'endroit est très isolé. Fut une époque, c'était un véritable vallon industriel étant donné les traces qu'il livre.

Bien sûr, il fallut pas mal "bartasser" avant d'atteindre le lieu en question. Il s'agit d'un replat nivelé d'un demi hectare, à découvert, à la confluence du Rieussec et d'un ruisseau qui provient à l'ouest d'une vallée très escarpée. La plus grande partie de la zone est en surplomb par rapport à la rivières à l'abri des crues les plus fréquentes.


Il existait — il n'y a pas si longtemps — des murets en pierres sèches pour endiguer le cours d'eau. Une puissante crue-éclair les a emportés (2). À l'époque, ces murs comptaient des blocs vitrifiés que nous avions pris en photos.


 


Vue de la sole du four de fusion dégagée de son couvert végétal avec le trou d'évents en eau et les traces de 4 ou 5 creusets

Vue des coulées de pâte vitreuse sur la sole.

Vue de la sole non complète du four. Elle est circulaire. La partie supérieure maçonnée a disparu. L'alendier était au-dessous.
Ce replat présente à faible profondeur des traces d'activités multiples sous forme de débris de verre mais aussi par la présence d'une petite sole (autour d'un mètre de diamètre) avec son trou d'évent ou de chauffe à présent bouché. Il reliait le foyer (dessous) à la chambre de chauffe (dessus). C'est  tout ce qu'il reste de visible du four de fusion. Le haut est arasé. Cette sole de forme circulaire comprend des restes de creuset.
 
Schéma montrant ce qu'il reste du four en rose. En pointillé, les parties disparues comme la chambre de chauffe et l'alendier. Localisation des creusets.


Cercle jaune: vision de la partie mise au jour ce jour-là. 
Ici, un bel exemple dans l'Aude lors d'une fouille.



Portion de creuset retrouvé sur les lieux, on parle souvent aussi du "pot".

Prélevé, un bord de creuset en terre réfractaire vitrifié sur l'intérieur est conservé par Henri. Il est conçu pour supporter des température avoisinants les 1400° cgr. Il contenait le mélange vitrifiable.

Un ferrier

Il faut aussi mentionner de la présence sur les lieux, au bord de la rivière, de scories de type coulée de réduction en monticule L'activité du fer est-elle concomitante, postérieure ou antérieure à l'atelier verrier ? Seul un sondage permettrait de répondre à cette question. Et encore...

Un travail d'archive reste à mener sur ces installations qui peuvent remonter au Moyen Âge.


Une fois la verrerie au bois observée nous remontons le versant oriental du ruisseau pour gagner la route. Nous remarquons au passage à mi-pente quantité d'amas de pierre en vrac comme sur les site miniers.


 

Successivement, déchets de découpes aux ciseaux,  parois fines soufflées, résidus de pâte vitreuse de travail. On trouve aussi des gouttelettes, des larmes de verre, des bulles 




L'eau à tout faire 

Le constat est clair. Ce site, comme beaucoup d'autres du même type, montre à quel point les cours d'eau et leurs berges aujourd'hui en friche furent fréquentés dès le Moyen Âge et jusqu'à une période récente.
Usage domestique mais aussi usage industriel, les uns construisaient des ponts, les autres des moulins. On y écrasait les grains, tamisait la farine, foulait le drap, séchait le chanvre, tannait les peaux. On y lavait, on y arrosait, on y refroidissait. Jamais très loin, on y fabriquait le verre et le fer grâce aux charbon de bois.
À ce sujet, nous ne résistons pas à la tentation de recopier un texte qui nous a toujours ému par sa teneur et par la vie qu'il y décrit. C'est celui d'un moine cistercien de l'abbaye de Clervaux au XIIIe siècle dans la lignée d'un saint Thomas d'Aquin. il est traduit du latin.

"Un bras de rivière, traversant les nombreux ateliers de l'abbaye, se fait partout bénir par les services qu'il rend... La rivière s'élance d'abord avec impétuosité dans le moulin, où elle est très affairée et se remue, tant pour broyer le froment sous le poids des meules, que pour agiter le crible fin qui sépare la farine du son. La voici déjà dans le bâtiment voisin; elle remplit la chaudière et s'adonne au feu qui la cuit pour préparer la bière des moines si les vendange ont été mauvaises. La rivière ne se tient pas pour quitte. Les foulons établis près du moulin l'appellent à leur tour. Elle était occupée à préparer la nourriture des moines, maintenant elle songe à leur habillement. Elle ne refuse rien de ce qu'on lui demande. Elles élève ou abaisse alternativement ses lourds pilons, ces maillets, ou pour mieux dire, ce pieds de bois et épargne ainsi aux frères de grandes fatigues... que de chevaux s'épuiseraient, que d'hommes se fatigueraient les bras, dans ces travaux que fait pour nous la gracieuse rivière à laquelle nous devons nos vêtements et notre nourriture. Quand elle a fait tourner d'un mouvement accéléré tant de roues rapides, elle sort en écumant; on dirait qu'elle est broyée. Au sortir de là, elle entre dans la tannerie, où elle prépare le cuir nécessaire à la chaussure des frères; elle y montre autant d'activité que de soin, puis, elle se divise en une foule de petits bras pour visiter les différents services en cherchant diligemment partout ceux qui ont besoin de ses services, qu'il s'agisse de cuire, tamiser, broyer, arroser, laver ou moudre, ne refusant jamais son concours. Enfin, pour compléter son œuvre, elle emporte les immondices et laisse tout propre"(3).

Redécouverte et découverte dans le périmètre

Remis de nos émotions et afin de montrer aux membres récents du CAPA des lieux remarquables, nous visitons brièvement l' oppidum de Miramont dans sa partie méridionale et la chapelle romane de Notre-Dame du Roc qui domine le Céor et le Giffou. La nuit qui tombe sur le petit cimetière familial des Castelpers ne nous gâche même pas le plaisir. Au contraire.

Notes

(1) - Dix ans plus tard, Louis découvrait la sole du four qui est actuellement encore très visible.
(2) - Elle laisse des traces à la confluence avec la présence de gros blocs qui semblent avoir été charriés. Ils ont arraché et déraciné des arbres. 
(3) - Description du monastère de Clervaux, Migne, Patr Lat, cité dans Jean Gimpel, La révolution industrielle au Moyen Âge, Seuil, Points, 2016  

Informations

A commander sur le blog: http://verriersdurouergue.over-blog.com/


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